Ainsi, ce ne serait pas si grave, à ce qu’on nous dit, juste quelques mois de vaches maigres, une parenthèse dans l’expansion de l’économie financière et l’histoire du libéralisme. Sauf que cela suppose qu’il n’y aurait pas d’effondrement du dollar, pas de credit crunch, pas de faillite de l’industrie automobile ou d’entreprises aussi stratégiques, pas de faillite des Etats, pas de tensions graves entre pays, pas de troubles sociaux généralisés dans le monde entier. Ce n’est pas complètement impossible mais le plus probable reste une désorganisation totale du système dans les mois qui viennent malgré toutes les mesures prises (les taux américains ne peuvent plus baisser, il n’y a plus que l’hyperinflation pour effacer leur dette).

On sait que lorsqu’il y a des tremblements de Terre cela provoque des éruptions volcaniques à retardement dans un rayon de 1000 km les années suivantes. De la même façon, il ne serait pas raisonnable de penser que tout rentrera dans l’ordre sans autre forme de procès alors qu’il y a une telle tectonique des plaques avec les bouleversements actuels qui déstabilisent déjà les points les plus fragiles (comme en Grèce).

Tout cela semble impliquer que la crise ne durera pas 1 an comme on nous le répète constamment mais qu’on pourrait en prendre pour 10 ans peut-être ! Il est raisonnable de penser que la crise sera durable et profonde mais les premiers signes et les politiques menées en renforcent l’hypothèse. On peut légitimement craindre que l’énormité des moyens mis en jeu ne fasse que faire durer un peu plus le supplice en creusant le gouffre… Non seulement, l’économie démontre encore une fois son incapacité à rendre compte du caractère non-linéaire et systémique des crises mais il n’y a pas de véritable autonomie de la sphère économique. On assiste en fait à une conjonction sans précédent des crises économique, écologique, sociale, politique, géopolitique, technologique, générationnelle, idéologique, civilisationnelle, dont les temporalités très différentes pourtant convergent ici de façon explosive. On éprouve ainsi de façon tangible à quel point la réalité n’est pas univoque mais comporte une multitude de strates. Cela devrait être l’occasion de sortir des points de vue trop simplistes et unilatéraux pour essayer de comprendre la complexité des interactions entre différents niveaux de réalité. Même des écologistes peuvent avoir une approche trop unilatérale des questions, ce qui est un comble, négligeant trop souvent les dimensions économiques et sociales.

D’une certaine façon, cette convergence exceptionnelle de différentes crises pourrait constituer une chance pour résoudre l’ensemble de ces crises à la fois. Ainsi la crise écologique pourrait bénéficier non seulement de la baisse des émissions de CO2 à cause de la récession mais d’un changement complet de mode de vie. Ce serait véritablement inespéré tant les dernières nouvelles du climat sont carrément paniquantes. Hélas, il faudrait arriver à faire comprendre que les effets de nos émissions ne se font vraiment sentir que 50 ans après et que le réchauffement contre lequel il faut se mobiliser n’a rien à voir avec les températures clémentes d’aujourd’hui. Le décalage temporel entre l’effet et la cause parait insurmontable pour réagir avant qu’il ne soit trop tard. C’est là qu’il faudrait tirer parti de la conjonction des crises : puisqu’il faut changer, profitons-en pour tout remettre à plat une bonne fois pour toutes, plutôt que de vouloir résoudre les crises une par une.

Il faut s’attendre à de durs conflits, au chaos, à une violence déchaînée (la menace nucléaire n’a jamais été aussi forte) mais nous entrons dans une époque de changements profonds et durables où jamais il n’aura été aussi urgent de penser et construire l’alternative, se remettre à penser large en dehors des règles de marché, penser la sortie du capitalisme malgré tout. Il y a quand même quelques atouts non négligeables puisqu’on a pour la première fois une nouvelle génération connectée de par toute la Terre, renforçant la synchronisation déjà observée en plusieurs occasions comme Mai68. D’une certaine façon, ce qui rend la crise si impensable, c’est qu’on aurait à l’évidence les moyens de réagir, qu’on ne peut rester devant notre télé sans rien faire. C’est éventuellement ce qui pourrait nous sauver si la chute était brutale mais sans doute pas si ça traîne en longueur. Il faut toujours en passer par le pire, hélas, pour changer les règles, abolir les privilèges et redistribuer les rôles. Il faudrait surtout pouvoir s’accorder sur ce qu’il faudrait faire !

Il ne suffit pas de se révolter car il ne s’agit pas de faire n’importe quoi et tomber dans n’importe quelle utopie plus ou moins autoritaire sous des apparences libératrices, encore moins de revenir en arrière. Il faut répondre aux questions qui se posent, notamment du fait des nouvelles conditions de production à l’ère de l’information qui ne sont pas encore prises en compte, ce qui provoque la précarité des surdiplomés (grecs entre autres). De même le caractère non linéaire et statistique de la productivité devra bien être reconnu par un revenu garanti qui permettra aussi de réduire les inégalités et de stabiliser l’économie tout en permettant le passage de la sécurité sociale au développement humain, du travail forcé au travail choisi et du salariat au travail autonome. Au niveau écologique, la relocalisation de l’économie s’impose avec des monnaies locales qui seront bien utiles en cas de désordre monétaire et dont il faut au moins connaître l’existence, savoir qu’on peut les mettre en place rapidement. L’agir local s’inscrit dans une pensée globale mais peut commencer sans attendre, ici et maintenant ! Bien sûr, rien n’est possible sans une réaffirmation de nos solidarités ni sans notre mobilisation qui est la condition préalable et qu’il faut espérer à la hauteur de ce que la situation exige. En tout cas, c’est une refondation sociale, démocratique, écologique pas seulement économique qu’il faudra mener à bien.

Bien que cela ne soit pas encore tellement apparent, nous avons sans doute atteint le point de non-retour d’une crise de civilisation comme il y en a eu bien peu dans l’histoire humaine. Les risques sont énormes même si le monde de demain ne sera pas si différent de celui d’aujourd’hui. On ne reviendra pas à une économie de survie sauf localement de façon transitoire mais il peut y avoir vraiment une hyperinflation aux USA, des retraites réduites à rien ou non payées, des zones sinistrées, des famines, des violences, des guerres. Cela peut être aussi l’occasion d’opportunités décisives qu’il ne faudrait pas laisser passer !

On peut croire qu’il ne s’est rien passé et qu’il ne se passera jamais rien, dans un présent éternel et sans fin. Comme dans toute bulle spéculative, le pari des parieurs c’est de croire au Père Noël et qu’on n’aura jamais à payer l’addition ! On peut croire aussi que tout est foutu et qu’on n’y peut déjà plus rien mais ce n’est vraiment pas le moment de baisser les bras quand c’est notre dernière chance sans doute et que l’avenir de l’humanité est entre nos mains comme jamais. Beaucoup plus qu’on ne croit, c’est le moment et l’heure : cette génération, cette année et quelques autres. A nous de jouer. La seule issue semble de repartir du local mais il faut bien avouer que je n’y crois qu’à moitié. Il va falloir essayer, naviguer à vue, avec des stratégies plurielles à différents niveaux. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne va pas s’ennuyer au moins et qu’on va pouvoir reprendre l’initiative !

Quelque critiques que puissent être la situation et les circonstances où vous vous trouvez, ne désespérez de rien; c’est dans les occasions où tout est à craindre, qu’il ne faut rien craindre; c’est lorsqu’on est environné de tous les dangers, qu’il n’en faut redouter aucun; c’est lorsqu’on est sans aucune ressource, qu’il faut compter sur toutes. Sun Tse